Archiprêtre Dr Georgios Lekkas

Lorsque nous lisons, dans les écrits de saint Grégoire Palamas et de saint Nicolas Cabasilas, que les saints sont sanctifiés par la Très Sainte Vierge et que même les anges participent à Dieu par elle, une question se pose naturellement : ne plaçons-nous pas entre le Christ et nous une personne sans laquelle nous ne pourrions nous approcher de Lui ? L’apôtre Paul parle d’un seul Médiateur, Jésus-Christ. Comment comprendre, dès lors, la médiation de Sa Mère ?

Pour répondre, il faut d’abord préciser ce que nous entendons lorsque nous disons que le Christ est Médiateur. Le Christ nous unit à Dieu parce qu’Il est Lui-même Dieu et homme. En Sa personne, la nature humaine est inséparablement unie à la nature divine. Cabasilas explique que le Christ exerce Sa médiation en unissant les êtres humains à Lui-même et en leur communiquant Sa grâce. C’est le fondement de notre salut et de toute autre coopération au sein de l’Église (Nicolas Cabasilas, Explication de la divine liturgie, chap. XLIV, §§1–2).

La Très Sainte Vierge participe à cette union d’une manière unique. C’est d’elle que le Fils de Dieu a reçu la nature humaine. Son offrande fut libre et personnelle : elle entendit l’appel, chercha à comprendre et donna son consentement. Par les mots « Qu’il me soit fait selon ta parole », elle offrit à Dieu sa vie tout entière (Lc 1,26–38).

La théologie orthodoxe du XIVᵉ siècle médite tout particulièrement ce mystère. Saint Grégoire Palamas et saint Nicolas Cabasilas voient dans la maternité divine une offrande qui concerne la création entière. Puisque le Christ est venu sauver l’être humain et renouveler le monde, le consentement de Sa Mère a une portée universelle. Leur théologie développe une compréhension déjà profondément enracinée dans la Tradition de l’Église.

Dans son homélie sur la Dormition, Palamas écrit que la sanctification est accordée aux saints par la Mère de Dieu. Il va même plus loin : il lui associe la participation des êtres humains et des anges à Dieu, et étend sa médiation aux illuminations divines et aux dons du siècle à venir. Ainsi, celle qui a accueilli le Fils en elle est présentée comme servant sans cesse la communication de Ses dons à la création (Grégoire Palamas, Homélie XXXVII, Sur la Dormition, PG 151, 460–472).

Palamas distingue toutefois ce que le Christ possède par nature de ce que Sa Mère reçoit par grâce. Pour le dire simplement : le Christ est Dieu ; la Très Sainte Vierge est une personne humaine qui reçoit la grâce de Dieu. Tout ce qu’elle offre vient de Lui. Son offrande est le fruit de son union avec Lui (Homélie XXXVII, PG 151, 460–472).

Cabasilas insiste sur la liberté de la Vierge. Dieu a voulu une mère qui sache ce qui lui est demandé et qui accepte de s’offrir elle-même. Elle devient Sa collaboratrice par son corps, son âme, son intelligence et sa volonté. L’Incarnation révèle ainsi également la manière dont Dieu aime l’être humain : Il l’appelle à participer librement à Son œuvre (Cabasilas, Sur l’Annonciation, §§4–5, éd. M. Jugie, Patrologia Orientalis [PO] 19, 1926, p. 484–495).

Dans son homélie sur la Dormition, Cabasilas associe la Mère de Dieu à notre union avec Dieu et à la connaissance plus profonde que les anges ont de Lui. Parlant de sa propre sanctification, Cabasilas en désigne le Sauveur comme la cause et Sa Mère comme celle qui y concourt. Cette distinction nous aide à comprendre sa pensée. Le Christ nous sanctifie, et la Très Sainte Vierge prend une part réelle à ce don. C’est pourquoi Cabasilas évoque aussitôt le corps et le sang du Christ, qui proviennent d’elle et auxquels nous communions dans la divine Eucharistie (Cabasilas, Sur la Dormition, §§3–4, PO 19, p. 497–499 ; §13, p. 509–510).

Si nous nous tournons vers la Sainte Écriture, nous y trouvons déjà les événements à partir desquels cette théologie s’est développée. La présence de Marie enceinte est liée au fait qu’Élisabeth est remplie de l’Esprit Saint et que Jean tressaille en son sein. À Cana, la Mère présente au Christ le besoin des hommes et les invite à faire tout ce qu’Il leur dira. Au pied de la Croix, elle accueille le disciple bien-aimé comme son fils. Et, après la Résurrection, elle demeure avec les apôtres dans la prière (Lc 1,41–45 ; Jn 2,1–11 ; 19,26–27 ; Ac 1,14).

Paul relie la naissance du Fils, né d’une femme, à notre rédemption et à notre adoption filiale. Il confesse aussi l’unique Médiateur, tout en demandant que l’on prie pour tous les êtres humains. La prière les uns pour les autres et la coopération des fidèles trouvent leur place dans l’œuvre salvatrice du Christ (Ga 4,4–7 ; 1 Tm 2,1–6). C’est dans cet horizon apostolique que s’est développée la doctrine concernant la Mère de Dieu.

Dès le IIᵉ siècle, saint Justin oppose la foi de Marie à la désobéissance d’Ève. Saint Irénée enseigne que l’obéissance de la Vierge est devenue une cause de salut pour elle-même et pour le genre humain tout entier. La nouvelle Ève coopère au salut qu’accomplit le nouvel Adam, le Christ. Nous trouvons ici une première racine de ce que Cabasilas développera plus tard (Justin, Dialogue avec Tryphon, 100 ; Irénée, Contre les hérésies, III,22,4 et V,19,1).

La prière adressée à la Mère du Seigneur est attestée chez saint Grégoire le Théologien au IVᵉ siècle. Au Vᵉ siècle, saint Proclus la présente comme le pont par lequel Dieu vient vers les êtres humains. Au VIᵉ siècle, saint Romanos le Mélode la célèbre intercédant auprès de Son Fils pour le genre humain tout entier. L’Église reconnaît en la Mère qui a donné au monde le Sauveur celle qui continue de prendre soin des hommes (Grégoire le Théologien, Discours XXIV, §11 ; Proclus, Homélie I sur la Mère de Dieu, §1 ; Romanos, Sur la Nativité du Christ I, strophe 23, éd. P. Maas–C. A. Trypanis, Sancti Romani Melodi Cantica, 1963, p. 8).

Au VIIIᵉ siècle, saint Germain de Constantinople associe la Mère de Dieu à la connaissance de Dieu, au salut et aux dons de Sa miséricorde. Saint Jean Damascène attribue à sa coopération les biens de la réconciliation, de l’adoption filiale et de la déification, parce que, par elle, Dieu s’est fait homme (Germain, Homélie I sur la Dormition, PG 98, 349C ; Jean Damascène, Homélie II sur la Dormition, §16, PG 96, 744C–D).

Au Xᵉ siècle, Jean Géomètre la présente comme une seconde médiatrice entre nous et le premier Médiateur. Saint Syméon le Nouveau Théologien relie sa maternité envers les saints à leur participation à la chair du Christ. Ces témoignages nous permettent de comprendre la théologie du XIVᵉ siècle comme la maturation d’une expérience vécue dans l’Église depuis de longs siècles (Jean Géomètre, Vie de la Vierge, §123, éd. M. Constas–C. Simelidis, Life of the Virgin Mary, 2023, p. 359 ; Syméon, Premier Discours éthique, chap. 10).

La même expérience s’exprime dans le culte orthodoxe. Dans l’Acathiste, la Mère de Dieu est l’échelle de la descente divine et le pont de l’ascension humaine. À la Dormition, nous confessons qu’elle demeure vigilante dans son intercession et qu’elle n’a pas abandonné le monde (Hymne acathiste, troisième stance ; Ménée d’août, 15 août, apolytikion et kondakion).

La Très Sainte Vierge est donc véritablement Mère de Dieu, puisqu’elle a enfanté selon la chair le Fils de Dieu. Elle a librement coopéré à l’Incarnation, elle est glorifiée par Son Fils et elle intercède sans cesse pour le monde. Elle demeure cependant une personne humaine qui reçoit de Dieu le salut et la déification. L’honneur qui lui est rendu se rapporte au Christ et doit être distingué de l’adoration du Dieu trinitaire.

C’est dans cette foi que nous pouvons comprendre la portée universelle de son offrande, mise en lumière tant par saint Grégoire Palamas que par saint Nicolas Cabasilas. L’explication plus particulière de Palamas, selon laquelle tout don divin nous est accordé par sa médiation, constitue un développement patristique important au sein de la Tradition orthodoxe. Selon cette Tradition, la Mère du Seigneur nous conduit à Son Fils et prie pour nous, servant ainsi notre communion personnelle avec le Christ.

Saint Nicolas Cabasilas

Sur la Dormition de la Mère de Dieu

Chapitre 13

Quelle parole suffirait à te célébrer, ô Bienheureuse, à louer ta vertu et les grâces que le Sauveur t’a accordées, ces grâces que tu as répandues sur toute l’humanité ? Aucune, quand bien même je parlerais « les langues des hommes et des anges », comme le disait Paul. Il me semble même que comprendre et proclamer dignement tes grandeurs fait partie de la béatitude éternelle réservée aux justes. Car, elles aussi, « l’œil ne les a pas vues et l’oreille humaine ne les a pas entendues », et « le monde entier ne saurait les contenir », selon l’illustre Jean.

Tes grandeurs n’appartiennent qu’à ce lieu où le ciel est nouveau et la terre nouvelle, ce lieu qu’illumine le Soleil de justice, un Soleil que les ténèbres ne précèdent ni ne suivent. Là, c’est le Sauveur Lui-même qui chante tes grandeurs, et les anges qui les acclament. Là seulement peut véritablement t’être offerte la louange qui te revient. Les hommes ne peuvent mener à son terme ta célébration. Nous ne pouvons te louer que dans la mesure nécessaire pour sanctifier notre langue et notre âme. Car une seule parole, un seul souvenir évoquant l’une de tes grandeurs suffit à élever l’âme, à rendre l’intelligence meilleure et à nous faire tous passer d’une vie charnelle à une vie spirituelle, du profane à la sainteté.

Mais toi, ô Vierge, qui es tout bien, tout ce que nous connaissons en cette vie et tout ce que nous apprendrons lorsque nous aurons quitté ce monde ! Ô toi qui, parvenue la première à la béatitude et à la sainteté, y as conduit les autres ! Ô salut des hommes et lumière du monde, chemin qui mène au Sauveur, porte et vie ! Tu es digne de porter tous ces noms qui désignent le salut que le Sauveur nous a donné. Car Il est la cause de ma sanctification, et toi, tu y concoures ; de même pour tous les biens que j’ai reçus du Sauveur par toi et par les tiens. Il est tien, le sang qui purifie les péchés du monde. Il est issu de toi, le corps, ce sanctuaire où se trouvent la Nouvelle Alliance et toute espérance de salut. Il est le fruit de tes entrailles, le Royaume de Dieu.

Ô Vierge, toi qui dépasses toute louange et tout nom qui pourrait te désigner, accueille ce chant que nous t’offrons et ne dédaigne pas notre ferveur. Accorde-nous de mieux comprendre et de mieux chanter tes grandeurs, dès maintenant, en cette vie, et, au-delà, dans l’éternité. Amen.

Catéchèse sur Notre-Dame, la Mère de Dieu, Bussy-en-Othe, le 1ᵉʳ novembre 2026.