Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l’éprouver: Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle? Jésus lui dit: Qu’est-il écrit dans la loi? Qu’y lis-tu? Il répondit: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela, et tu vivras. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus: Et qui est mon prochain?[1] Ainsi débute le récit qui mène à la parabole dite du « Bon Samaritain ». Dans la parabole, le Christ déplace le curseur, la question n’étant pas tant de savoir « qui est mon prochain », mais « comment puis-je être, moi-même, le prochain d’autrui ? »

La parabole du Jugement dernier donne à cette question toute son importance. Notre Seigneur Jésus Christ bénit ceux qui ont pris soin de Lui, « car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez vêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi »[2], et ceci par sa présence même au cœur de chaque personne : « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites.»[3] Nous sommes donc appelés à être le prochain de l’autre déjà par le simple fait de la présence du Christ en chaque personne.  Nous aim(er)ons le Seigneur, notre Dieu, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force, et de toute notre pensée, doncaussi à travers notre amour pour autrui. C’est une condition irrévocable car « toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. »[4] Ainsi, toutes les fois où nous manquons d’amour envers autrui, où nous manquons à notre vocation de « prochain », tel le riche qui laissât Lazare souffrant à sa porte, nous sommes également débiteur de notre Seigneur.

Et c’est au cœur même de notre vie de tous les jours, à travers nos rencontres quotidiennes,que nous sommes appelés à tendre à ce commandement, donc en ce qui se présente à nous dans les circonstances de notre vie, en ce que requièrent les occasions particulières proposées à chacun de nous.[5]

Le Bon Samaritain a vu un homme en souffrance, non pas parce qu’il l’a recherché, mais parce que cette homme s’est présenté à lui selon les circonstances de la vie, et le bon Samaritain en a pris soin. Tout simplement. Le prêtre, le scribe aussi ont été confronté à cet homme en souffrance selon les circonstances de la vie, mais ont préféré continuer leur chemin.

Ce que le prêtre et le scribe font dans la parabole, nous le faisons souvent dans nos rencontres quotidiennes, certes d’une façon moins explicite, – il ne s’agit pas d’un homme laissé pour mort sur le chemin, mais juste quelqu’un qui se présente à nous, et nous ne passons pas nécessairement notre chemin -, mais pourtant pas moins réel : Souvent nous approchons ceux qui se présentent à nous non pas tels qu’ils sont, mais tels que nous les jugeons ou estimons selon notre propre état d’âme.

Archimandrite Aimilianos de Simonos Petra : Souvent nos relations avec les hommes visent – sans que nous le comprenions – à les façonner selon ce que nous sommes ou selon notre propre jugement. [6]

Nous rencontrons l’autre « en fonction de notre moi ». D’une certaine manière, nous passons ainsi notre chemin tel le prêtre et le scribe car nous ne nous arrêtons pas vraiment à celui qui se présente à nous.

Nos relations, nos rencontres peuvent seulement devenir véritables et salutaires à l’instant où nous reconnaissons à l’autre le droit d’exister en dehors de nous, avance le Métropolite Anthony Bloom, à l’instant où je reconnais que l’autre n’existe pas en fonction de moi, mais qu’il existe lui-même en fonction de lui-même, qu’il a un rapport à Dieu qui ne passe pas à travers moi, […] qu’il a une relation directe avec le Dieu vivant qui l’a voulu, qui l’a appelé à l’être, qui lui a donné à lui aussi une vocation définitive dans l’éternité. »[7]

Mgr. Anthony Bloom propose quelques exemples pour bien comprendre ce que veut dire cette réalité. J’en cite un : Une femme, âgée déjà ; elle s’était trouvée mise en prison en Russie dans sa jeunesse, quand elle n’avait que vingt ans, et est envoyée ensuite en camp de concentration. Des jours entiers, elle était contrainte de rester assise sans avoir le droit de s’étendre ou de s’appuyer, assise sur un tabouret au milieu d’une chambre, affamée, fatiguée ; la nuit, on l’interrogeait pendant des heures. Une de ces nuits d’interrogation, la fatigue commençait à briser toutes ses énergies et naquit en elle l’indignation, la colère ; elle sentit poindre la haine, et pour se dégager de ce tourment dont elle ne pouvait se défaire autrement, elle a voulu mettre en question son interrogateur, provoquer en lui en réaction de violence, parce qu’il lui semblait que mourir serait préférable que continuer ces heures de tourment pour revenir ensuite à cette cellule et reprendre cet autre tourment jusqu’à ce que le premier recommençât. A ce moment-là, elle a levé les yeux dans un geste violent, prête à une attaque brutale et, de l’autre côté de la table, elle a vu un homme pâle, défait, recru de fatigue, et tout à coup elle a compris qu’ils n’étaient pas ennemies, qu’ils n’étaient pas dans deux camps opposés, que ni lui ni elle en fin de compte n’avaient choisi, qu’ils avaient tous les deux été saisis dans une tourmente, (…), qu’ils étaient tous les deux prisonniers d’une situation dont il ne pouvaient d’aucune façon échapper. A ce moment-là, elle l’a vu comme un homme, comme un être humain et, sans y penser, elle a souri ; lui aussi, il s’est redressé vivifié par ce sourire (…). La relation entre elle et l’interrogateur a changé au moment où elle a vu cet homme comme un homme à part entière, non pas par rapport à elle et par rapport à sa situation personnelle, mais par rapport à la situation propre de l’homme qu’elle avait en face d’elle. La perspective a changé !

Qu’est-ce qui nous empêche de rencontrer réellement l’autre ? Pourquoi nous passons en quelque sorte si souvent notre chemin ? Il me semble qu’on peut discerner plusieurs causes, mais qu’elles sont tous, d’une ou l’autre façon liées l’une à l’autre, et qu’elle résulte de la dureté de notre cœur. Cette dureté du cœur prend racine dans le péché, la peur, et leurs conséquences la haine, la violence, l’égoïsme, et nous rend étranger aux autres, à nous-mêmes et à Dieu.

Nous ne voyons pas véritablement le frère qui se présente à nous car nous sommes en proie à nos propres passions. Peut-être que la parabole du Fils prodigue peut nous aider à comprendre cet aspect-là, notamment par l’attitude du frère aîné, ce frère qui s’insurge que son père abat le veau gras pour le jeune frère revenu à la maison, étant plus occupé par sa propre situation, que par celle de son jeûne frère, et ne pouvant ainsi plus reconnaître en son jeune frère le fils de son père et son frère à lui, et oubliant ainsi d’en être son prochain.

Abba Isaïe : aux yeux de l’homme dont le cœur est en proie aux passions, personne n’est sanctifié, mais il juge de l’état de chacun d’après les passions qui sont en son cœur. [8]

Plutôt que de reconnaitre notre frère tel qu’il est, nous nous façonnons de l’autre une image selon notre justice, selon notre jugement, dont il nous vient souvent l’idée qu’elle est d’origine divine. Pour saint Maxime, en réalité,  cette tendance nous apprend plus sur nous-même que sur notre frère ou sœur : celui qui est prompt à condamner (et juger) l’autre n’a pas encore commencé à se repentir, ni cherché à connaître ses propres péchés qui sont en vérité plus pesants qu’une énorme charge de plombs.[9] Il nous est facile de découvrir les imperfections des autres, mais pourtant nous devrions à tout prix nous en abstenir.

Saint Anastase le Sinaïte « En jugeant les autres, tu te condamne toi-même », car personne ne connaît les secrets de l’homme, hormis l’Esprit qui demeure en lui, comme le Sauveur l’a dit. (…) En effet, le temps pour lui (càd notre frère que nous avons été prompt à condamner) de s’éloigner de nous dix pas, et nous ne sommes plus en mesure de savoir ce qu’il a fait dans le secret de son cœur, ou ce que Dieu a accompli pour lui. Au soir du Grand Jeudi, Judas, le traître, était en compagnie du Christ et de ses disciples, tandis que le larron se mêlait à des brigands et des meurtriers. Mais, le Vendredi, Judas s’enfonça dans les ténèbres extérieures, tandis que le larron, en raison de son repentir, s’en alla demeurer au Paradis avec le Christ.[10]

En jugeant l’autre, nous témoignons également d’un manque de foi en la miséricorde divine :

L’archimandrite Aimilianos : C’est justement là ( dans la détresse de l’homme)  que se trouve la puissance de Dieu. Ceux qui semblent – ou qui sont – pécheurs, le Christ en a fait des hommes dignes du Paradis. L’un à cause de son repentir et l’autre en raison de sa charité, le troisième au moyen de la maladie, le quatrième en utilisant la dissolution de sa famille : le Christ les fait tous siens. Et nous, nous restons collés à notre argumentation capricieuse, en les considérants comme des pécheurs. Si tous les hommes sont pécheurs, qui remplira le Royaume des Cieux ? Le Malin nous a trompés, il nous a pervertis. Mais la puissance de Dieu vient sur nous, elle nous donne « un ciel nouveau et une terre nouvelle » et il ne pourrait pas renouveler notre vie ?  [11]

C’est pourquoi, dit-il à la suite des pères, que si l’homme peut réussir quelque chose de grand dans sa vie, c’est ceci : renoncer à sa volonté propre, à sa prétention de justice, à tout sentiment sur lui-même et, particulièrement, de ne revendiquer aucun droit. […] Combien plus lorsque vous pensez que votre volonté et votre prétention de justice sont selon Dieu. Si vous aimez réellement Dieu, vous êtes appelés à abandonner ce que vous pensez venir de lui et à garder la parole de celui qui vous enseigne selon Dieu (i.e. votre père spirituel).[12]

Combien de fois donc, quand nous rencontrons quelqu’un, un jugement, une parole de condamnation, nous traverse l’esprit ? Et sommes-nous conscients que par là nous nous séparons de l’autre … et du Christ ?

Nous devons opérer un changement de regard, peut-être déjà en nous rappelant fréquemment la parabole du Christ en Luc 6,41 « Tu considères la paille dans l’œil de ton prochain et tu ignores la poutre qui est dans ton propre œil ». Avec un tel regard la perspective change et nous pourrons rencontrer véritablement notre frère, non pas en passant notre chemin, non pas en le façonnant selon notre jugement et notre justice, mais en voyant une icône du Christ. Ainsi la voie vers des relations authentiques et chrétiennes passe par celle de notre repentir, l’ascèse et … l’oubli de soi.

Sur le starets Ambroise d’Optino. Il n’y avait pas pour lui de petites choses sans intérêt ; tout ce qui préoccupait son interlocuteur devenait l’objet unique de son attention. (…) Jamais, devant les difficultés matérielles des gens simples qui venaient le voir, le starets Ambroise n’a dit : « Cela ne me regarde pas ; je ne m’occupe que des âmes. » Il avait le cœur attentif. Il possédait la faculté d’aimer sans bornes chaque personne humaine qui se trouvait en sa présence, en s’oubliant soi-même. Cet oubli incessant de soi-même devant le prochain constituait la vie choisie par le starets Ambroise. Il disait : « Toute ma vie, je n’ai fait que couvrir les toits des autres et mon propre toit est resté troué. » Mais la personne humaine ne peut atteindre sa perfection suprême qu’en cessant d’exister pour elle-même, en se donnant à tous. C’est le fondement de la parole évangélique qui, lorsqu’elle est vécue jusqu’au bout, est le foyer vivant et personnel de tout amour.[13]

C’est le chemin de la Croix, c’est le chemin de la Vie.

Pardonnez-moi.


[1] Luc 10, 25-29

[2] Matthieu 25, 35-36

[3] Matthieu 25, 40

[4] Matthieu 25, 45

[5] Saint Théophane le Reclus, Lettres de direction spirituelle, Editions des Syrtes, Genève, 2014, p. 89.

[6] Archimandrite Aimilianos de Simonos Petra, Discours ascétiques, Commentaire d’abba Isaïe, Monastère de l’Annonciation, Ormylia, 2014,  p. 215

[7] Monseigneur Antoine Bloom, Dieu et l’homme. La foi et le doute. Editions des Syrtes, Genève 2024, p.24

[8] Paroles en exemples des anciens, recueil ascétique de Paul Evergetinos, Monastère Saint Antoine Le Grand et Monastère de Solan, Tome III, p. 22

[9] Paroles en exemples des anciens, recueil ascétique de Paul Evergetinos, Monastère Saint Antoine Le Grand et Monastère de Solan, Tome III, p. 16

[10] Paroles en exemples des anciens, recueil ascétique de Paul Evergetinos, Monastère Saint Antoine Le Grand et Monastère de Solan, Tome III, p. 26

[11] Archimandrite Aimilianos de Simonos Petra, Discours ascétiques, Commentaire d’abba Isaïe, Monastère de l’Annonciation, Ormylia, 2014,   p. 156

[12] Archimandrite Aimilianos de Simonos Petra, Discours ascétiques, Commentaire d’abba Isaïe, Monastère de l’Annonciation, Ormylia, 2014,  p. 224

[13] Vladimir Lossky et Nicolas Arseniev, La paternité spirituelle en Russie au XVIIIe et XIXe siècles, Editions de l’Abbaye de Bellefontaine, 1977, extrait paru dans Bulletin de la Crypte, Paroisse Orthodoxe de la Sainte Trinité, pp.63-64