Chers frères et sœurs,
Le premier septembre nous célébrerons le jour de l’indiction, le premier jour de l’année ecclésiastique et liturgique. Les années (et donc cycles) liturgiques, qui se succèdent, devraient correspondre, pour chacun d’entre nous, à une progression dans notre vie spirituelle, à une intégration croissante en nous du mystère du Dieu trinitaire.
Depuis quelques décennies, sous l’initiative du synode du Patriarcat Œcuménique, le premier septembre est également devenu une journée particulière de prière pour la protection et la préservation de la Création. Porter attention et soin à la Création n’est pas une déviation du message chrétien, soulignait l’Archevêque Anastase de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie d’éternelle mémoire, « contrairement à ce que pensent certains qui considèrent que le Christ ne sauve que des âmes par la grâce et son Eglise comme particularité religieuse de certains peuples. C’est le monde dans son entier et pas seulement le monde « humain », l’univers entier qui a été appelé à participer à la restauration qui est la conséquence de l’œuvre salvatrice du Christ. » [1]
Aujourd’hui, le monde montre une grande souffrance et la nature semble être bouleversée. Pour certains, l’homme n’est en rien responsable de l’actualité climatique et écologique. A l’autre extrémité des opinions, il y a ceux qui considèrent l’homme comme le pire des animaux et qui émettent l’idée que le cosmos serait mieux sans l’humanité. La conscience de l’Eglise est bien différente de ces deux opinions. Quelques éléments pour éclairer cela.
En premier lieu, il convient de rappeler que l’attention ecclésiale pour le cosmos n’est pas quelque chose de nouveau, elle est bien présente, de diverses manières, dans la Tradition de l’Eglise, depuis ses origines, à travers l’Ecriture Sainte, la Liturgie, l’iconographie et la vie de l’Eglise. Pointons, pour exemple, quelques éléments liturgiques.
Selon la Tradition de l’Eglise, la jour commence le soir, ceci prend son fondement sur le récit de la Création : Il y eut un soir, il eut un matin. Liturgiquement le début de la journée débute donc avec les Vêpres. Après la bénédiction et les prières initiales, l’office continue avec le Psaume 103, un psaume de louange à la Création, psaume qui comprend déjà une référence à l’œuvre salvatrice de Dieu, œuvre qui concerne aussi le monde : Tu envoies ton Esprit, ils sont créés et Tu renouvelles la face de la terre[2]. Ainsi, liturgiquement, le jour commence avec une prière qui inclus l’univers. Aux Matines, à la levée du jour, nous retrouvons cette même intégration de la réalité de la Création. Dans le Polyeléos (Psaume 135) que nous chantons les jours de fête, la liturgie célèbre la miséricorde de Dieu, miséricorde exprimée à travers la création. Enfin, dans les versets du chant des Laudes, qui proviennent du Psaume 148 et suivants, la création loue son Créateur.
Pendant la Semaine Sainte, le jour du Grand et Saint Samedi, l’Eglise célèbre le premier office de la Résurrection. Pendant cet office des Vêpres et Liturgie de Saint Basile, nous chantons le cantique des trois jeunes gens dans la fournaise. Soleil et lune, bénissez le Seigneur : chantez-le et exaltez-le dans les siècles. Etoiles du soleil, bénissez le Seigneur : chantez-le et exaltez-le dans les siècles. Toute pluie et rosée, bénissez le Seigneur : chantez-le et exaltez-le dans les siècles[3]. Etc. Dans la conscience de l’Eglise, toute la Création est invitée, ensemble avec les hommes, à bénir, à chanter et à exalter la Résurrection du Christ. Toutes les œuvres du Seigneur[4] s’unissent à la liturgie de l’Eglise, car le Christ nous a délivrés des enfers et sauvés de la main de la mort[5]. Ainsi, exprime la liturgie de l’Eglise, la restauration ne concerne pas seulement l’homme, toute la Création est redirigée, par l’œuvre salvatrice de la Sainte Trinité, vers sa vocation initiale.
La fête de la Théophanie est un autre témoin de la dimension cosmique du salut. En ce jour est sanctifiée la nature des eaux… ou encore en ce jour est illuminée la création, en ce jour l’univers se réjouit sur la terre comme au ciel … sont deux exemples de l’hymnographie de la Théophanie. Pour l’archevêque Job la fête de la Théophanie est non seulement la manifestation de la Sainte Trinité et de Jésus Christ comme Fils de Dieu, elle peut également être considérée comme celle du renouvellement et de la régénération du monde.[6]
Et nous pourrions encore mentionner de nombreux autres témoins liturgiques.
Ainsi, la Liturgie, qui est non seulement louange à Dieu mais également expression de la foi et de l’expérience de l’Eglise, porte témoignage du fait que le cosmos entier est concerné par l’œuvre salvatrice. Nous pouvons donc trouver, à travers notre fidélité à la Tradition de l’Eglise, une première motivation pour porter soin à notre environnement.
Ensuite, l’enseignement de l’Eglise, fondé sur les Ecritures, nous apprend que l’homme a une place particulière dans la création, comme couronnement, comme raison, mais aussi comme intendant de la Création. Il en est nullement le maître. A travers la Révélation, ce rôle d’intendant est précisé. L’homme est invité à rendre en retour à Dieu ce qui vient de Dieu. C’est la vocation sacerdotale et eucharistique de l’homme, que le patriarche Bartholomée explique ainsi : « Un esprit eucharistique implique donc d’utiliser les ressources naturelles du monde avec un esprit de reconnaissance, les offrant en retour à Dieu. En vérité, en plus des ressources de la terre, nous devons aussi nous offrir à lui. Au moment d’offrir la prière eucharistique dans l’église orthodoxe, le prêtre affirme : Ce qui est à toi, le tenant de toi, nous te l’offrons en tout et pour tout. Dans le sacrement de l’eucharistie, nous rendons à Dieu ce qui est à lui : nous lui offrons le pain et le vin, qui sont la transformation par le labeur de l’homme du blé et du raisin, que nous a donné le créateur. En retour, Dieu transforme le pain et le vin en mystère de communion eucharistique. L’offrande eucharistique est un bel exemple d’offrande synergique, où l’homme collabore de manière constructive, et non destructive, avec la volonté de Dieu. Faire fructifier de manière constructive et non destructrice les dons de Dieu doit être l’attitude de l’homme vis-à-vis de l’environnement naturel. »[7] Cette réalité est certainement difficilement compréhensible pour ceux qui vivent sans foi, ou avec une foi faible. Elle trouve pourtant attestation et manifestation à travers la vie des saints. La paix d’en haut, la paix du Christ, qui les habite, par leur vie, par grâce de Dieu, se transpose dans leur environnement et transfigure l’ordre de ce monde : des guérisons et intercessions miraculeuses, la clairvoyance, une proximité avec les animaux, des parfums de bonne odeur qui se répandent, etc.
Une troisième motivation, qui doit nous inciter à respecter le cosmos, se trouve dans le fait qu’il est non seulement don de Dieu, mais qu’il est, en cette qualité, également source de Révélation. Il a, et je cite saint Dumitru Stăniloae, été conduit à l’existence pour être connu de l’être pour lequel il a été créé, et pour réaliser ainsi par sa médiation un dialogue entre le Créateur et l’homme.[8] Dieu se fait aussi connaître à l’homme par la Création. Si, par nos passions égoïstes, nous altérons la face de la terre, ne formons-nous alors pas un obstacle à la Révélation parmi les non-croyants ? Ne devenons-nous pas alors de ceux qui perturbent, scandalisent et détournent du chemin du Salut des frères et sœurs ?
Ensuite, nous pouvons trouver, à travers l’Evangile du Christ, d’autres motivations, certes tous liées l’une entre elles. L’actualité nous montre que les premières victimes de la crise climatique sont les pauvres, les démunis. « Chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits de mes frères, à moi non plus vous ne l’avez pas fait »[9]. La douleur de ces pauvres, de ces démunis, de ces victimes est douleur du Christ qui s’est chargé de toute l’humanité, douleur de l’Eglise qui est son Corps mystique, et notre douleur à tous.[10] Ainsi, l’indifférence, la négligence, aussi face à la nature et ses conséquences, nous écartent du commandement de l’amour. Le soin pour le monde créé est donc aussi une question d’amour et de charité.
Pour finir, peut-être est-il utile de comprendre l’état actuel de la face de la terre comme un baromètre spirituel de l’humanité. Si aujourd’hui le monde semble tant souffrir, que ce soit par la guerre, les bouleversements climatiques et écologiques, n’est-ce pas par une utilisation égoïste et à outrance des fruits de la terre : pour l’enrichissement personnel, pour la génération du profit matériel, pour l’assouvissement des passions, par orgueil et esprit de domination ? On est loin ici de la vie décrite dans les béatitudes.
En conclusion, du point de vue de l’Eglise, l’environnement naturel n’est donc pas une mine de ressources à être exploitée par l’homme pour sa propre réjouissance, mais une création appelée à être en communion avec son Créateur, par l’intermédiaire de l’homme, qui en est le gardien. Tel est le dessein de la première création. [11] La Création tout entière, même déchue, fait partie de la vigne qui a été confiée aux hommes, et en particulier aux chrétiens. Nous devons nous attacher à, et peut-être même retrouver et renforcer, cette vocation.
Le guide pour réaliser cette vocation se trouve dans la Sainte Tradition : Regardons et contemplons la nature comme création de Dieu, comme don de Dieu, comme Révélation de Dieu. Cela nous apportera le respect et l’amour pour le monde et son Créateur. Acceptons et embrassons ce don avec gratitude et action de grâce, dans un esprit de communion et d’eucharistie. Ne négligeons pas la voie de la sobriété et de la prière, qui est le fondement de la tradition ascétique de l’Eglise, tradition qui a pour but de nous rapprocher de Dieu en nous détachant des passions. Et n’oublions pas le caractère apostolique de l’Eglise, qui est non seulement lié à la fondation de l’Eglise, mais également à sa vocation : Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit, ceci afin que le plus grand nombre soit sauvé.
Amen
p. Laurent
30 août 2026 13e dimanche de Matthieu
[1] Archevêque Anastase de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie, Mission : Sur les traces du Christ, Editions Apostolia, 2021, p. 41
[2] Psaume 103, 30
[3] Dan 3, 62-82
[4] Dan 3, 57
[5] Dan 3, 88
[6] Job Getcha, Participants de la nature divine, La spiritualité orthodoxe à l’âge de la sécularisation, Editions Apostolia, 2020, p. 201
[7] Job Getcha, Participants de la nature divine, La spiritualité orthodoxe à l’âge de la sécularisation, Editions Apstolia, 2020,, p. 225
[8] Dumitru Staniloae, Théologie dogmatique orthodoxe, volume 1, Apostolia et Editions du Cerf 2024, p. 21
[9] Matthieu 25, 31-46
[10] Archevêque Anastase de Tirana, Durrës et de toute l’Albanie, Mission : Sur les traces du Christ, Editions Apostolia, 2021, p. 37
[11] Job Getcha, Participants de la nature divine, La spiritualité orthodoxe à l’âge de la sécularisation, Editions Apostolia, 2020, p. 188
